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L'expérience de la maternité sous influence
médicale
Béatrice Jacques,
doctorante en sociologie
Cet article tente de replacer dans un cadre théorique, une série de premières
observations sociologiques réalisées sur un lieu spécifique de la structure
hospitalière : la Maternité (1). Lieu spécifique car la grossesse
et l'accouchement ne sont pas considérées comme des maladies. Or depuis
la fin de la seconde guerre mondiale, c'est un des moments de la vie que
l'on a eu de cesse de médicaliser , de pathologiser. Comment le pouvoir
médical s'exerce-t-il au plus profond de l'individu et quelles sont les
stratégies de résistance mises en place par les acteurs pour y faire face ?
Depuis les années 30, de nouveaux rites sont nés autour de l'accouchement :
des rites médicaux (remplaçant les rituels magico-religieux). Pour résumer,
on peut dire que l'hôpital a changé les rapports sociaux autour d'un événement
éminemment social (rassemblement des femmes, traditions pour accueillir
le nouveau né...) et a crée une nouvelle norme sociale : il faut
accoucher à la Maternité. Je m'intéresserai donc à la médicalisation en
tant que construction sociale et redéfinition d'un problème existant dans
un langage médical. (Aiach/ Delanoé, 1998).
Pour recréer les différentes étapes du vécu de la maternité chez la femme,
j'ai observé régulièrement des consultations anté et postnatales (2),
des séances de préparation à l'accouchement, des accouchements (et césariennes)
et l'accueil des femmes et des nourrissons en service suites de couche.
Dans un deuxième temps, j'ai réalisé des entretiens auprès de parturientes
à chacun des moments de cet itinéraire thérapeutique (décrit ci-dessus) :
chez elles après leur hospitalisation (analyse du discours hors hôpital)
, puis, dans une perspective diachronique (histoire de l'expérience de
la maternité) et, enfin, j'ai interviewé les mères de ces parturientes.
Sécurité, risque et surveillance
Ces trois termes sont les premiers qui ressortent de l'observation des
consultations prénatales. L'impression qu'il règne toujours "un doute",
un "risque" dans le déroulement d'une grossesse "normale" domine. Outre
le discours médical, la consultation clinique vient renforcer cette logique
sécuritaire. Chacune des sept consultations obligatoires comporte les
examens suivants : pesée, tension, analyse d'urine (pour mesurer
le taux d'albumine), écoute des battements du coeur du foetus, mesure
de la hauteur utérine (indicateur de la taille du foetus), toucher vaginal
(description du col pour prévenir les accouchements prématurés). Ensuite,
l'obstétricien interroge la femme sur ses différents antécédents médicaux,
ses différents symptômes, examine la dernière échographie et analyse de
sang (prévention de l'anémie). Enfin, la consultation se finit généralement
par la prescription d'une "impressionnante" médication censée annuler
ou réduire tous les "petits maux" d'une grossesse "normale" (crampes,
varices, brûlures d'estomac, gonflement des extrémités, etc.).
Face à cette hyper médicalisation, s'ajoute la part du patient, lui-même
plus informé (il veut accéder aux nouvelles techniques de diagnostic :
de plus en plus de parturientes demandent des échographies supplémentaires,
une radiographie du bassin, le test HT21...), mais aussi plus inquiet.
Cette inquiétude relève non seulement de la rencontre avec le médecin,
mais aussi de l'intrusion de la technique dans le déroulement des grossesses
normales. Le glissement vers la systématisation des examens (devenus des
"rituels" pour un des médecins interrogé qui avoue d'ailleurs que lors
des consultations seuls la pesée, le taux d'albumine et la prise de la
tension sont des indicateurs importants) offre l'avantage de réduire le
pourcentage de défauts de diagnostic, mais présente aussi l'inconvénient
de faire subir à la majorité toute une série d'investigations et de traitements
qui ont finalement des conséquences iatrogènes.
En effet, les nombreux examens multiplient les effets pathogènes :
- l'échographie : une des première conséquences de l'échographie,
est qu'elle a créé des normes auxquelles chaque fotus "doit"
correspondre : "l'échographiste m'a dit qu'il avait une grosse tête
(pas dans les normes), j'ai peur qu'il soit disproportionné". "Il m'a
dit que mon bébé était vieux, alors qu'il n'est pas encore né !" (3) ,
raconte deux futures mères. L'échographie a amplifié l'émergence de nouveaux
critères décrivant ce que doit être une croissance fotale normale et donc
a par la même augmenté le nombre de pathologies (anodines) déclarées.
- le monitoring : le monitorage du rythme cardiaque foetale a eu
un effet direct sur l'augmentation du taux de césarienne (4). "La hausse
des césariennes, on sait que c'est à cause de la médicalisation (monitoring,
radiographie du bassin), en augmentant les techniques on augmente les
pathologies", déclare un médecin. On sait aussi, que le monitoring a un
rôle direct sur l'angoisse des parents quand le tracé paraît inquiétant.
- les césariennes/le déclenchement : aujourd'hui de nouvelles voix
s'élèvent pour dénoncer les excès de l'emprise médicale. En 1984, sur
100 000 césariennes , 7 sur 10 étaient inutiles (on parle de "chirurgie
rituelle"). Il faut souligner aussi les épisiotomies injustifiées
et un accroissement des accouchement provoqués. C'est pour ces raisons
que le parlement a voté, en 1988, "la charte des droits de la parturiente"
afin de lutter contre ces actes infondés.
Qu'en dit le corps médical ? Il avance de la même façon la thèse,
qu'au nom de la sécurité de la femme et de l'enfant, ces types d'accouchement
sont préférables. En programmant la date de l'accouchement on peut réunir
tous les critères de surveillance, tout le personnel nécessaire "en cas
de risque" ; en somme, on peut assurer du début jusqu'à la fin une
sécurité maximale. Les détracteurs de ce type de pratique à outrance évoquent
quant à eux le fait que, derrière cette idée de "meilleures conditions
médicales", se cache l'objectif économique du remplissage des lits dans
les structures hospitalières.
C'est dans cette logique que M. Akrich et B. Pasveer soulignent que "la
proximité des instruments obstétricaux et d'un personnel spécialisé inciteraient
à l'intervention" (1996 : 142).
Ces débats mettent en lumière deux idées principales. La première suggère
que la femme devrait être elle-même considérée comme un bon dispositif
de surveillance (sensations) ; elle transmet ainsi ce pouvoir diagnostic
au corps médical qui au nom des techniques, vient lui expliquer ce qu'elle
ressent. La seconde idée porte plutôt sur la surmédicalisation actuelle.
Dans cette optique, la concentration en grandes unités spécialisées peut,
si l'on n'y prend pas garde, transformer toute grossesse en grossesse
en haut risque. "Les contraintes (examens dont l'intérêt n'est pas justifié
pour toutes les patientes) liées (à la grossesse pathologique) sont ainsi
subies par (toutes les parturientes) quelque soit leur situation, parce
qu'il s'agit là d'une norme de fonctionnement de l'institution obstétricale"
(Orfali , 1997 : 243).
Avant les modifications actuelles, la naissance était conçue comme un
processus physiologique ; aujourd'hui la tendance consiste plutôt
à considérer que jusqu'à la fin de la grossesse il persiste toujours la
crainte qu'une grossesse "normale" bascule vers un problème pathologie.
M. Akrich et B. Pasveer constatent : "les accouchements (ne peuvent
être) considérés comme normaux qu'à posteriori" (1996 : 63). En France,
l'obstétrique se présente de plus en plus comme une "spécialité d'urgence".
D'ailleurs, cette logique sécuritaire est encouragée par l'Etat français
qui exige la fermeture des établissements réalisant moins de 300 accouchements
par an (5). Ce qui souligne que l'idée que la grossesse est interprétée
comme un processus à haut risque nécessitant des interventions très rapides
et hautement technicisées.
Pourquoi l'Etat français et le corps médical entourent-ils la naissance
d'autant de précautions ?
L'explication nous est donnée par l'histoire démographique de la population
française. Dés les années 30, va naître chez les médecins "une véritable
obsession sociale autour de la maternité", contre la mortalité infantile
(6) et la mortalité intra-utérine. Cette époque connaît trois grands fléaux :
la tuberculose, la syphilis, la fièvre puerpérale (7) contre lesquelles
la médecine n'aura de cesse de lutter au nom "du renouvellement de la
Nation". L'enfant n'a pas de prix, il est précieux pour la population
française, plus précieux qu'une mère à l'agonie. A partir de 1930, on
fait comprendre à la femme qu'il vaut mieux qu'elle accouche à la maternité,
dans une salle propre et claire, que dans de mauvaises conditions chez
elle. En 1920 à Paris, 42,4 % des accouchements étaient pratiqués
à domicile, 33,6 % à la maternité, 23,2 % chez une sage-femme
(matrone , "laveuse d'enfant") . En 1939, 7,7 % des accouchements
avaient eu lieu à domicile (8), 67,8 % à la maternité, 24,3 %
chez une sage-femme.
De même, pour diminuer le taux de mortalité infantile, le suivi des parturientes
va fortement se développer et devenir de plus en plus contraignant. Il
s'agit de changer la conception de la maternité dans les esprits "populaires".
Elle ne doit plus être pensée comme un processus physiologique mais comme
"une aventure dangereuse" pour la mère et l'enfant. En 1933, la caisse
décide pour stimuler chez les futures mères une assiduité aux consultations
anté-natales et de leur octroyer une prime de 10 francs à chaque examen
effectué . On assiste donc à une véritable médecine de contrôle social,
dont le but est d'éduquer les parturientes, de les rendre dociles et de
limiter leur autonomie. Il faut chasser les préjugés transmis par les
grands-mères et les matrones selon lesquelles la grossesse serait un "acte
naturel", qui nécessite aucune intervention médicale(9).
Les pouvoirs publics vont intensifier ce système de contrôle en envoyant
des assistantes sociales enquêter sur chaque femme enceinte (création
des centres de Protection Maternelle et Infantile, PMI) et surveiller
la fréquentation des consultations. Ainsi, naquit dans les années 30,
l'idée de sécurité.
On retrouve aujourd'hui dans le discours des médecins une stigmatisation
de la "mauvaise mère" (10). "Ce sont souvent chez elles, à cause des problèmes
d'alcoolisme, de tabagisme et parce qu'elles viennent moins régulièrement
aux consultations que l'on constate le plus de grossesses pathologiques".
Une sage-femme ajoute "on a plein de problèmes avec ces gens là, surtout
les gitans. Elles ne sont pas disciplinées". Bref, ces femmes sont mal
aimées, car elles se soumettent moins facilement à la médicalisation de
la maternité.
Un autre progrès technique est venu modifier l'expérience de la maternité
chez la femme : la péridurale. A la Maternité dans laquelle s'est
déroulée notre enquête, 3000 femmes sur 4000 accueillies chaque année,
demandent la péridurale. Aujourd'hui, ce type d'analgésie fait partie
intégrante de l'accouchement. Cette demande vient des femmes elles-mêmes
(11) et elle est fortement renforcée par les diverses rencontres avec
le corps médical, notamment lors d'une présentation organisée par les
cours de préparation, avec l'anesthésiste. Encore une fois, la péridurale
y est présentée sous le thème de la sécurité et est donc fortement conseillée.
Après un long exposé sur la pause de la péridurale et ses effets "miraculeux"
sur la douleur (15 min pour réduire les douleurs des contractions, 3/4
h à 1 h pour analgésier le périnée), et sur le confort qu'elle procure,
le discours insiste sur son action préventive en cas d'accouchement difficile.
On retrouve ici l'idée de l'accouchement comme événement "à risque" et
on renforce le doute chez la femme.
Ce thème de la sécurité est présent chez les sages-femmes elles-mêmes.
"La péridurale, c'est la sécurité pour nous. C'est plus facile pour nous
s'il faut rapidement faire une césarienne ou des forceps. La femme peut
mieux se maîtriser, si elle est déjà anesthésiée du ventre jusqu'en bas,
sinon on doit faire une anesthésie générale". Finalement, la péridurale,
c'est la sécurité pour qui ? Pour les femmes ou les professionnels
(12) ? Par ailleurs, la parturiente, une fois arrivée sur la table
obstétricale, a-t-elle vraiment le choix ?
Plusieurs pressions de la part du personnel vont fortement orienter la
décision cette parturiente. "C'est vrai, on ne laisse pas le choix à la
patiente. Les sages-femmes vont toujours se débrouiller pour arriver à
ce que la femme demande la péridurale. Par exemple, elles posent du syntocinon
(un ocytocique) pour dit-on aux patientes "régulariser les contractions,
accélérer l'accouchement". Ce produit provoque des contractions. Sous
l'emprise de la douleur, les femmes cèdent et demandent la péridurale.
"Tu comprends, il n'y a que deux sages-femmes pour un côté (trois salles
de pré-travail, cinq salles de travail), c'est peu. Donc la péridurale
arrange le personnel et son organisation" (13). La péridurale "c'est beaucoup
mieux pour la femme et la sage-femme" (14). Sous couvert du bien-être
et de la sécurité pour la parturiente, le personnel et l'organisation
hospitalière détournent l'usage de la technique pour augmenter son efficacité
et sa rationalité. Les détracteurs des "usines à bébé" où l'on pratique
"l'accouchement en série" dénoncent d'ailleurs l'utilisation abusive des
ocytociques et de la péridurale car en accélérant l'accouchement, ils
permettent ainsi de libérer plus rapidement les chambres.
Au delà d'une utilisation supplémentaire de la technique, l'analgésique
enlevant toute sensation (toute souffrance) pose de plus le réel problème
de la participation de la femme. "Il faut reconnaître qu'avec la péridurale,
la patiente a la sensation de subir l'activité des professionnels" précise
l'anesthésiste. Malgré l'argument d'une plus grande conscience de la parturiente
pendant son accouchement, la péridurale vient transformer l'accouchement
en "un processus rationalisé et impersonnel" (Akrich et Pasveer, 1996 :
143). Ne ressentant plus les contractions, la femme attend "passivement"
l'ordre de la sage-femme pour pousser (la sage-femme reconnaît la contraction
grâce au tracé du monitoring). Une sage-femme témoigne : "sous péridurale,
la femme ne ressent plus rien, elle est soumise, dépendante".
Dans ces conditions, la patiente vit son accouchement à l'extérieur d'elle-même,
elle en devient spectatrice. C'est la technique qui lui permet d'accoucher.
Bref, la femme vit ce moment essentiel comme un acte médical.
Ainsi l'accouchement, même eutocique, devient une affaire d'experts.
L'objectif de ceux-ci, est de réaliser un accouchement dans les meilleures
conditions techniques possibles, l'expérience de la femme est, quant à
elle, oubliée. Les futurs parents conscients des limites de leurs compétences
sont prêts à déléguer une partie, sinon la totalité de leurs responsabilités
aux soignants, tant l'impératif de sécurité apparaît comme la préoccupation
principale et unique des professionnels. L'objectif de l'accoucheur n'est
pas de réaliser un accouchement bien vécu par la mère comme une grande
expérience de sa vie de femme, ni un accouchement confortable, mais d'assurer
la sécurité de la mère et de l'enfant.
Une autre sage-femme ajoute : "ici on est tout déformé par la technique,
on oublie les choses essentielles, il ne reste rien de traditionnel".
La femme a perdu sa compétence physiologique à donner la vie (elle n'est
plus transmise), alors le corps médical, par un vieux réflexe interventionniste
s'est emparé de l'acte le plus intime. Au lieu de l'aider à décoder les
messages du corps, les symptômes, les professionnels préfèrent regarder
le monitoring, vérifier le débit de la seringue, régler le dynamap. Ils
évacuent le subjectif.
Si l'on se résume, l'expérience de la femme apparaît froide et connaît
de fait une perte de sens. "Aujourd'hui, l'accouchement c'est froid, technique"
raconte un médecin (15). Le risque pathologique l'emporte sur le suivi
psychologique. De même, le comportement des femmes subit lui aussi les
contraintes hospitalières. Il est soumis à des normes, celles du "bon
patient", définies par l'institution. On a affaire à une véritable "discipline
des corps" : "l'obstétrique évoluée ne tolère plus la femme sauvage
déchaînée dans la douleur" (Akrich et Pasveer, 1996 : 134). La sage-femme
de la préparation à l'accouchement a prévenu : "crier en salle d'accouchement,
ce n'est plus à la mode". Avec la péridurale, les femmes n'ont plus mal,
donc elles doivent se taire ! Pas de cris, pour ne pas déranger l'ordre
du service !
Ainsi, il est difficile aujourd'hui d'accoucher sans péridurale (dans
l'institution observée). Il est difficile d'aller jusqu'au bout de son
choix, tant il paraît atypique (16). Cette décision surprend, car elle
désorganise le travail, l'organisation rationnelle. Il va falloir accompagner
la femme (17), la laisser bouger au maximum, donc lui enlever le monitoring.
La femme retrouve son autonomie, ses sensations. C'est elle qui décide.
On peut remarquer deux réactions chez les professionnels envers ce type
d'accouchement :
- si la femme, malgré l'absence d'analgésique, se maîtrise, bref, si
elle reste dans le schéma institutionnel, elle est "admirée". "Elle ne
crie pas, c'est bien, elle reste calme" (18).
- si la femme ne sait retenir "ses sensations", elle est stigmatisée.
Une élève sage-femme explique : "les femmes qui accouchent sans péridurale,
c'est un acte de gloriole. Elles en font trop". De même un médecin ajoute,
"j'ai très mal vécu les accouchements de mes patientes sans péridurale.
Elles deviennent folles, hystériques. Non, çà n'a pas été pour moi, comme
pour l'équipe, avec qui j'en ai parlé après, une bonne expérience". L'équipe
a prédéterminé un modèle type de comportement, attend que les femmes se
comportent comme de "bonnes patientes", bref, qu'elles ne posent pas de
problème, de question, qu'elles suivent les ordres (Parsons, 1955).
L'accueil de l'enfant en service suites de couche est-il lui aussi médicalisé,
soumis à l'institution ?
Il suffit par exemple d'observer la toilette du bébé ou le moment de
l'allaitement exécutés par la mère sous l'oeil du personnel hospitalier
pour répondre à cette question. On se rend compte que les accouchées sont
soumises à une relation codifiée par le règlement avec leur enfant.
Dès leur premier jour d'hospitalisation, les patientes sont soumises
aux règles de l'élevage édictées par la puériculture (19), "science préventive
et normative". On voit comment la norme médicale décrit la bonne et la
mauvaise manière d'accomplir tels gestes. A partir de conseils très rigides,
il s'agit d'éduquer la mère, voire de lutter encore contre les préjugés.
D'après M.F. Morel (Guidetti, Lallemand et Morel, 1997), l'institutionnalisation
de la petite enfance est récente. Le mot puériculture est inventé en 1860 ;
en 1892 est créée la première consultation de nourrissons. La puériculture
n'a qu'un seul but : permettre à la société de garder ses enfants.
Pour cela, il faut donc éduquer les mères, uniformiser les conduites maternelles
(Boltanski, 1969) et éradiquer les représentations et les pratiques "meurtrières".
Il ne suffit plus d'aimer son enfant pour être une bonne mère, il faut
l'avoir appris. Le médecin tire son pouvoir du sentiment de culpabilité
qu'il crée chez la femme, de sa peur de ne pas savoir assurer son rôle
de mère. La socialisation des soins aux enfants n'aura alors de cesse
de s'accentuer. Ainsi la médicalisation serait donc totale, sans résistance ?
L'expérience d'une auxiliaire de puériculture apporte des précisions
et des nuances.
"Aujourd'hui les femmes ne savent plus rien faire. Il faut leur apprendre.
Avant les mères s'en occupaient simplement, elles avaient vu leur mère,
leur grand-mère. Aujourd'hui, il faut tout leur dire. Elles nous appellent
pour changer une couche ! C'est quand je suis arrivée dans ce service
(service observé) que j'ai remarqué çà. Au début j'ai cru que c'était
moi, mais ici, elles se posent trop de questions, elles sont stressées,
elles ont toujours peur de faire mal à l'enfant. C'est pour çà qu'on a
beaucoup de problèmes pour la tétée dans le service. Alors qu'en haut
(autre service), il n'y a pas tous ces problèmes. Il faut dire qu'on y
accueille beaucoup d'étrangères et de femmes venant de milieu défavorisés.
Elles ne se posent pas de questions. Elles sont là pour se reposer, c'est
rare qu'elles assistent à la toilette de l'enfant. Là haut, on donne beaucoup
moins d'explications. De toute façon, une fois chez elles, elles feront
comme elles veulent. Je me souviens une fois, une jeune auxiliaire de
puériculture vient me trouver en me disant qu'une femme maltraitait son
enfant : quand je suis arrivée dans la chambre, la mère (d'origine
africaine) était simplement en train de faire un massage au beurre de
karité à l'enfant. Elle l'avait mis entre ses jambes et elle lui tirait
tous ses membres...(rires). Avec ces femmes c'est plus facile, car elles
ont gardé l'instinct. Pour l'allaitement maternel, il y a rarement de
problèmes (20)... Ici aussi, on a des femmes étrangères, mais ce sont
des intellectuelles, et elles ont perdu tout çà".
D'après ce témoignage, l'acculturation n'est pas totale. Les femmes d'origine
étrangère abdiquent moins facilement et conservent des traditions, bref,
luttent contre le discours médical. L'emprise du médical sur les individus
ne s'effectue pas de la même façon et à la même vitesse. L'individu n'est
pas totalement perméable au savoir médical. Il produit lui-même son savoir :
un savoir populaire, émique. Il y a donc un savoir profane qui conditionne
l'attitude et le comportement des individus face à la maternité. Il existe
par conséquent un système de santé non professionnel, définit par le sens
commun (21). C'est une hypothèse à vérifier sur le terrain.
En fait, le vécu de la grossesse parait imposé par l'Institution. De
l'échographie jusqu'à l'accouchement, la toute puissance du médecin sur
la vie, appelle à une forte délégation consciente du pouvoir des mères.
Cette prise en charge uniformisée a tendance à faire disparaître le sujet,
au nom de l'efficacité thérapeutique et de la sécurité (22).

Notes :
1- Enquête dans un centre Hospitalier Universitaire.
2- Les sages-femmes ont sous leur responsabilité les grossesses
"normales". Les gynécologues-obstétriciens prennent en charge, quant à
eux, toutes les grossesses pathologiques.
3- Dès la 7ème semaine de grossesse, une échographie permet de
voir l'embryon, de le mesurer et de préciser ainsi la date du début de
la grossesse avec une bonne appriximation.
4- Le taux de césarienne est en augmentation dans tous les pays
du monde. En France : 14,4%, dans la Maternité observée : 14,8%,
en 1994.
5- Les raisons sont les suivantes : ils perdent l'usage des
techniques et il manque des praticiens de garde.
6- Taux de mortalité infantile en 1929 : 100p/1000. 60000
enfants morts avant un an, 1/3 dès le premier mois de naissance. Aujourd'hui :
6,5p/1000.
7- Qui accroissent le taux de mortinatalité, de mortalité infantile
et maternelle.
8- Aujourd'hui, 0,5%.
9- Avant, les seules sources d'informations sont les autres femmes.
L'accouchement est décrit comme "Le mal joli".
10- Stigmatisation souvent attribuée aux femmes des classes populaires
et aux étrangères.
11- Les femmes ne veulent plus souffrir et attendent de la médecine
qu'elle les affranchisse de ce mal.
12- Notons que la péridurale a de plus modifié directement le contenu
du travail des sages-femmes. On ne leur demande plus de développer des
compétences affectives (maternage) mais d'être des techniciennes performantes.
13- Propos d'une élève sage-femme.
14- Propos d'une sage-femme.
15- Un autre ajoute : "Si c'était autrement, les femmes seraient
déçues." La sécurité est à ce prix.
16- Une seule femme sur toutes les parturientes observées.
17- Une sage-femme m'explique : "les élèves paniquent sans la péridurale.
Elle n'ont pas l'habitude".
18- Propos des sages-femmes.
19-Deux mères racontent : "J'avais l'impression de ne pas être
maître de mon bébé. On ne me laissait pas faire la toilette". "C'était
mon 3ème, j'avais fait la toilette avant l'heure, je me suis faite engueulée
!".
20- Pour la plupart des femmes d'origine africaine, l'allaitement
artificiel peut être impensable. C'est aussi dans ce service que l'on
voit encore des plats traditionnels apportés par les familles, pour favoriser
la montée de lait...
21- R. Massé définit le savoir populaire "comme un construit cohérent
selon des logiques qui peuvent transgresser certaines règles de la connaissance
scientifique" (1995 : 274).
22- Une série d'entretiens auprès de mères et de futures mères
est actuellement réalisée pour répondre à ces différents réflexions.

Bibliographie :
- Akrich M. et Pasveer B. , Comment la naissance vient aux femmes ?
, coll. Les empêcheurs de tourner en rond , ed Mire , 1996.
- Boltanski L. , Prime éducation et morale de classe, Paris-La
Haye , Mouton , 1969.
- Guidetti M., Lallemand S. et Morel M.-F. , Enfances d'ailleurs
, d'hier et d'aujourd'hui, Paris, Armand Colin , 1997.
- Massé R., Culture et santé publique , Montréal, Gaétan
Morin , 1995.
- Orfali K., L'hôpital ou la critique de la raison instrumentale,
Thèse de doctorat , Paris , EHESS , 1997.
- Parsons T., Eléments pour une sociologie de l'action,
Paris, Plon , 1955.
- Thébaud F. , Quand nos grands-mères donnaient la vie,
Lyon, Presses universitaires de Lyon , 1986.
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